Ti-Loup et la lecture

Je me souviens à peine d’avoir appris à lire. La légende veut que je n’avais pas trois ans. Mes souvenirs se limitent à peu près à ma soeur qui m’apprenait dans un de ses anciens livres d’école qui parlait de Léo et Léa. Je me souviens de m’être fait chicaner par ma soeur après le premier jour parce que j’avais oublié les leçons de la veille. Ma mère m’a dit qu’après ce jour-là, elle a interdit à ma soeur de m’apprendre à lire (elle avait quoi, 10 ou 11 ans, on ne peut pas lui reprocher son impatience!). Puisque je m’obstinais à apprendre, elle m’avait montré elle-même. Je n’ai aucun souvenir de ce bout-là.

Je me souviens par contre de la maternelle. On avait évalué mon niveau de lecture à celui d’une enfant de deuxième année, et l’enseignante devait limiter le temps que j’étais autorisée à passer dans le coin de lecture, parce que c’est la seule chose que j’aurais faite si elle m’avait laissée faire. On pensait donc me faire sauter la première année, et à la fin de l’année je passais une moitié de ma journée dans la classe de maternelle et l’autre, dans une classe de première année. En maternelle, l’enseignante me faisait pratiquer ma calligraphie, déjà déficiente (ça ne s’est pas beaucoup amélioré avec le temps). Et l’année suivante, j’ai appris que je passerais directement en deuxième année. Je n’ai donc pas grand souvenir de l’apprentissage de la lecture comme tel. Il me semble que ça a dû se faire tout seul. Mais je me souviens du rapport privilégié que j’ai toujours entretenu avec les livres.

Je n’ai pas poussé mon fils à apprendre à lire. Je ne regrette pas mon parcours, mais je ne le souhaite pas nécessairement aux autres. Au secondaire, j’ai souffert d’avoir un an de moins que tout le monde et de finir quand même première de classe. J’aurais peut-être profité d’avoir des notes un peu moins bonnes et une vie sociale un peu plus remplie. Ma mère m’a aidée à aprrendre, mais c’est moi qui avais pris la décision : je voulais absolument savoir lire. Si mon fils m’avait dit la même chose, je ne lui aurais pas refusé mon aide. Mais il a toujours été content de jouer aux légos ou au hockey dehors et de me laisser lui lire ses livres de bibliothèque, alors je n’ai pas insisté. En maternelle, je l’ai aidé à lire les petits livres qu’on lui donnait, mais quand il avait du mal à déchiffrer certains mots, je n’insistais pas. Je ne voulais pas le décourager, et il n’était pas prêt à en faire plus.

Cette année, par contre, il apprend vraiment à lire. Les petits livres quotidiens sont un peu plus complexes, et il se débrouille très bien. Il doit dire chaque jour s’il a lu le livre seul ou avec de l’aide, et on s’obstine souvent sur la définition d’aide… J’essaie de lui faire comprendre que c’est normal d’avoir besoin d’aide quand on a six ans et qu’on commence à peine son apprentissage. Mais ce que je trouve le plus formidable, c’est qu’il veut lire! Comme il apprend à lire en français et qu’il habite dans un univers anglophone, il a du mal avec les panneaux, mais à table, il lit les étiquettes des aliments et me demande souvent de quel côté c’est en français. Ses livres préférés, ces temps-ci, ce sont les albums d’Astérix et Obélix. Quand je ne suis pas disponible pour les lui lire, il regarde les images, mais depuis une semaine ou deux, je l’entends lire certains mots, ceux qui sont écrits en très gros, les “Paf”, “Clang”, etc. Et c’est fou comme ça me réjouit!

En habitant ici, j’ai accepté le fait que mes enfants ne partageront pas exactement ma culture. J’essaie de la leur transmettre autant que je peux, mais ici l’anglais domine et je n’y peux pas grand-chose. Quand je vois mon fils essayer de déchiffrer un album d’Astérix, par contre, moi qui ai lu, relu et re-relu des albums d’Astérix, des Shtroumpfs, de Boule et Bill et de Tintin toute mon enfance, ça me fait quand même chaud au coeur. On a d’ailleurs acheté les dessins animés d’Astérix et Obélix durant notre voyage au Québec cet été, et Ti-Loup adore ça, malgré le caractère tellement primitif des dessins par comparaison aux émissions d’aujourd’hui. Comme on n’écoute pas beaucoup de télévision en général et que son “temps d’écran” passe plutôt en jeux vidéo (américains, bien sûr!), ce n’est pas comme ça que je vais lui transmettre ma culture. Je me rends compte que ce sera probablement par la lecture!

Enfin, j’espère…

 

Brouillard

Ça fait presque une semaine qu’on vit dans la purée de pois. Je n’avais jamais vu du brouillard comme ça avant de déménager à Vancouver. Tous les automnes, on a une journée ou deux où on a l’impression de marcher dans un nuage : la proximité de l’océan, j’imagine. Mais cet automne, c’est vraiment particulier! On en est à une sixième journée de brouillard de suite. Il se lève parfois quelques heures, mais il revient vite tout couvrir. De la tour à bureau où je travaille, par moments, on ne voit pas les autres immeubles des alentours. On se croirait vraiment en plein ciel plutôt qu’au douzième étage. Parfois, le brouillard est si dense qu’il nous mouille quand on marche dedans. J’ai eu plusieurs fois le réflexe de vérifier si mes lunettes étaient sales pour me rendre compte que non, ce n’est que le brouillard!

En pleine saison d’Halloween, je trouve ça plutôt pertinent, le brouillard. Les automobilistes et les pilotes d’avion, eux, trouvent ça moins agréable. Et puis, c’est comme n’importe quoi, je finirais par m’en lasser. Mais il y a un côté féérique et magique qui m’interpelle. En plus, dans l’état de fatigue dans lequel je me trouve (Cocotte s’étant réveillée à 3 h du matin la nuit dernière, puis encore à 3 h 30 juste comme je me rendormais), la brume est encore plus d’actualité…

Quand on se compare…

Il y a quelques mois, un appartement pour personnes handicapées s’est libéré à la Coop. Nos appartements adaptés pour les personnes en fauteuil roulant sont de petits 3 1/2, qui conviennent donc mieux à une personne seule, et ils sont pratiquement tous occupés par des gens d’âge mûr ou âgés ayant une maladie dégénérative. Leurs occupants reçoivent tous une aide gouvernementale parce qu’ils ne peuvent pas travailler, et la majorité d’entre eux ne déménagent que s’ils doivent aller habiter dans un endroit où ils pourront recevoir davantage de soins… sinon, c’est les pieds devant.

La plupart des personnes que nous avons rencontrées en entrevue pour occuper l’appartement se libérant étaient du même acabit. C’est probablement le contraste qui a tant fait ressortir Karine du lot. Karine est une jeune femme brillante, dans la jeune vingtaine, qui s’est endormie au volant il y a plusieurs années (probablement pas longtemps après avoir obtenu son permis de conduire) et a eu un accident qui l’a laissée paraplégique. Elle a encore l’usage de ses bras, mais la mobilité de ses mains est limitée. De toute évidence, elle n’a pas perdu ses facultés de raisonnement et a été admise en droit à l’université cet automne. Elle devait donc déménager à Vancouver au moment même où nous cherchions un nouveau membre. Nous sommes tous tombés sous son charme.

Karine prend l’autobus à peu près à l’heure à laquelle je pars travailler. Parfois, je la salue à l’arrêt. Parfois, nous sortons en même temps et faisons un bout de chemin ensemble. Ce matin, quand je suis sortie, elle était arrêtée au beau milieu de la ruelle. Je me suis approchée d’elle pour voir ce qu’elle faisait là. Son fauteuil roulant électrique était tombé en panne! Elle était impuissante, incapable de faire quoi que ce soit d’autre que peser sur le bouton “On”, pour simplement constater que le fauteuil s’éteignait immédiatement. J’ai offert de l’aider. Je l’ai poussée sur le côté de la ruelle et elle a appelé l’aide-soignante qui était chez elle. Mais ces fichus fauteuils roulants sont si lourds que même à deux, nous n’arrivions pas à monter la pente du trottoir pour que Karine puisse rentrer chez elle.

Nous avons finalement obtenu l’aide d’un autre voisin qui passait par là et avons réussi à ramener Karine à la maison, sous la pluie qui commençait à tomber dru. Mais Karine ne voulait pas rentrer chez elle: elle a cinq cours le mardi! Elle voulait aller à l’université, comme tant d’autres jeunes adultes. Et je suis persuadée qu’elle n’avait pas envie que deux voisins qu’elle connaît plus ou moins soient obligés de la pousser de peine et de misère. Je suis certaine qu’elle aurait tout donné pour ne pas être à la merci de bons samaritains pour pouvoir simplement rentrer chez elle, désespérée de ne pas pouvoir se rendre à l’école. Elle a déjà dû manquer un cours il y a deux semaines lorsqu’une panne d’électricité survenue à l’heure du déjeune a cloué l’ascensceur au sol – et son appartement est au sixième étage! Ça m’a fait plaisir d’aider Karine, mais pour elle, ça a sans doute été une expérience humiliante qui lui prouve encore une fois à quel point elle est à la merci des autres.

Aujourd’hui, je suis donc particulièrement contente d’avoir mes deux jambes et mes deux mains, et de pouvoir sauter sur le trottoir sans effort. Quand on se compare…

Où est passé mon bébé?

Cocotte vient d’avoir trois ans. Et une semaine plus tard, je peux aussi officiellement annoncer qu’elle est propre!!!!!!!!

Eh oui, il y a longtemps qu’on se doutait bien qu’elle serait capable d’être propre, mais qu’elle s’obstinait à ne pas utiliser le petit pot pour nous défier. Je me rends maintenant compte de l’importance qu’avait la prématernelle dans sa décision. Avant de commencer l’école, elle refusait tout net de faire caca dans le petit pot. Couche ou pas, elle faisait caca dans ses culottes. Depuis son premier jour de prématernelle, elle n’a plus eu un seul accident pour le caca! En effet, elle savait qu’elle devait être propre pour aller à la prématernelle. Alors j’ai l’impression qu’elle se gardait une porte de sortie: si elle n’aimait pas la prématernelle, elle n’aurait qu’à avoir des accidents pour se faire renvoyer. Mais elle a aimé ça, et elle ne porte plus de couche depuis. Je ne dis pas qu’il n’y aura plus d’accidents, mais nous avons officiellement dit au revoir aux couches… et comme il y a longtemps qu’elle ne fait plus pipi la nuit, même si on ne lui avait pas enlevé sa couche encore, elle est vraiment propre à 100 %.

Ce qui veut dire que je n’ai vraiment plus de bébé! Ma fillette est grande, on l’en a enfin convaincue. (Elle voulait toujours jouer à être un bébé quand elle refusait d’être propre. Maintenant, elle ne veut plus qu’on dise qu’elle est un bébé.) Les couches, c’est fini! Pour toujours! Woo hoo! Bon, j’ai quand même une certaine nostalgie de mes tout petits bébés dans leur grosse couche de tissu qui leur faisait un derrière gigantesque, mais je ne m’ennuierai pas des couches qui débordent de partout. Et puis, de toutes petites culottes de toute petite fille, c’est bien mignon aussi!

À trois ans, Cocotte semble avoir un peu rattrapé les autres du côté de la grandeur, même si elle demeure dans les petites. Elle est extrêmement volubile et je passe mon temps à lui demander de baisser le ton (on va finir par l’ammener chez le médecin, j’ai l’impression qu’elle a les oreilles bloquées par la cire!) Elle continue de faire des crises (p. ex., elle refuse de se faire examiner par un médecin), mais moins souvent qu’avant. La plupart des repas se passent maintenant sans larmes (je sais, c’est une drôle de réussite, mais croyez-moi, c’est un véritable changement!). Elle continue de nous défier et de faire le contraire de ce qu’on lui demande, elle continue de provoquer son frère exprès, mais au moins ce n’est pas toujours. Je ne sais pas si c’est le retour à l’école ou une nouvelle maturité, mais il me semble que depuis quelques semaines, on respire un peu mieux…

Oh, et elle a de beaux cheveux! Tout le monde me fait des commentaires sur ses cheveux, même les passants que je ne connais pas. Il faut dire que c’est assez frappant, comparé aux autres filles de son âge, elle a vraiment des cheveux d’adulte, blonds, qui frisent en boudins… Elle est pas mal mignonne, même si ce n’est pas aussi important que son intelligence et son imagination débordante!

Mon moment préféré de la journée avec Ti-Loup, c’était le coucher quand je lui chantais une chanson en lui disant bonne nuit. Avec Cocotte, c’est très différent: le soir, elle est souvent insupportable, sans doute parc qu’elle est brûlée en raison de l’absence de sieste (que je vous ai sûrement déjà expliquée) et je n’ai pas souvent l’occasion de lui chanter une chanson. Non, avec elle, mon moment préféré, c’est au réveil. Elle m’appelle encore la plupart du temps (même si elle est maintenant capable d’ouvrir les portes, elle ne l’a encore jamais fait pour se “sauver” de sa chambre) et quand je vais la chercher, elle est encore toute chaude et elle se blottit contre moi. Je lui fais un gros câlin et on descend ensemble en se tapotant le dos mutuellement. Souvent, elle reste collée contre moi pendant quelques minutes avant que je la dépose sur le divan pour aller prendre ma douche. Mais ces quelques minutes où elle me dit si elle a bien dormi et où on parle de la journée qui commence me font presque oublier tous les coups qu’elle m’a assenés. Presque…

Ma fille, donc, a trois ans. Quelqu’un m’a demandé, le jour de sa fête, “Est-ce que tu as l’impression que ça a passé vite?”, et j’ai répondu “Oh non, ça a été trois longues années!”. C’est vrai que les journées sont dures, mais les années passent quand même vite. Ce que je trouve surtout dur c’est de réaliser qu’elle a l’âge que Ti-Loup avait quand elle est née. Quand Cocotte est née, Ti-Loup, c’était mon grand garçon, raisonnable, mûr, il se levait, s’habillait seul et allait jouer une heure en bas pendant qu’on essayait de se remettre de notre nuit entrecoupée. Cocotte, elle, s’habille seule seulement si on insiste, elle n’est pas du tout aussi raisonnable ni aussi mûre. Elle a tout simplement une personnalité différente, mais c’est aussi mon bébé et on l’a donc peut-être moins poussée vers l’indépendance? Tant pis! J’en profite pendant que j’ai encore le droit de lui faire des câlins et de lui donner des bisous!

Les trois dernières années (et peut-être surtout les deux dernières) n’ont pas été de tout repos. Je ne sais pas combien de fois j’ai eu envie de pleurer le soir, épuisée, devant la pile de vaisselle et de linge à laver. Je regarde mon amie qui n’a qu’un enfant, et parfois je lui envie tout son temps libre, elle dont le garçon est déjà pas mal autonome et n’a pas besoin d’une surveillance de tous les instants. Mais je savais que ça allait être dur. Je ne savais pas à quel point, c’es sûr. Mais un jour, ma Cocotte si têtue va être devenue une adulte (plus ou moins) raisonnable et elle va quitter la maison et je vais pleurer comme une Madeleine. Je sais que je ne regretterai pas de l’avoir eue, même si elle va m’en avoir fait vivre de toutes les couleurs. Et je sais que les qualités qui la rendent si difficile aujourd’hui, son intelligence, sa détermination, son indépendance, vont en faire une adulte intéressante et allumée avec laquelle j’aurai beaucoup de plaisir à rire des frasques de son enfance.

Je lui souhaite quand même d’avoir une petite fille juste comme elle pour que je puisse prendre ma revanche! Après tout, Cocotte est une soie avec sa grand-mère, ce n’est qu’avec nous qu’elle est insupportable!

Bonne fête ma grande… Je t’aime!

Des fois, les étoiles sont bien alignées!

Je vous ai sûrement parlé de ma bonne amie qui est partie habiter en Australie… Même si elle et son mari ont choisi de vivre à Vancouver, ils n’y ont pas des racines très profondes : ses parents sont en Écosse, sa belle-famille, en Afrique du Sud et son frère, en Nouvelle-Zélande. Alors quand son employeur lui a offert un contrat de 18 à 24 mois en Australie, elle a sauté sur l’occasion, surtout que les conditions étaient géniales : tous leurs frais étaient payés là-bas, ils peuvent louer leur maison pour un montant supérieur à leur hypothèque ici, son mari était lui aussi embauché par l’entreprise et ça allait lui donner une expérience de gestion pour son CV. Elle est donc partie il y a 6 mois, et on ne s’était pas vraiment donné de nouvelles depuis, si ce n’est quelques bribes sur Facebook.

Et justement, lundi, sur Facebook, son mari lui a souhaité un beau voyage à Vancouver. Je me suis dit qu’occupée comme elle est toujours, elle n’aurait sûrement pas le temps de nous voir. Qu’elle a plein d’autres amis à qui elle accorderait sans doute la priorité. Que si elle voulait me voir, elle m’aurait écrit… Plein d’idées défaitistes inspirées par mon manque de confiance en moi habituel. Mais bon, on s’entend vraiment bien (quand elle est ici), nos enfants s’entendent bien, nos maris s’entendent bien… alors j’ai décidé de prendre la chance de me faire rejeter et je lui ai envoyé un courriel mardi soir en expliquant qu’elle n’aurait sûrement pas le temps de me voir, mais bla bla bla.

Elle a répondu hier : elle venait d’atterrir, le voyage avait été décidé à la dernière minute, elle n’avait pas eu le temps de contacter personne, mais n’avait aucun plan. Elle s’ennuyait des sushis de Vancouver et se demandait si on avait envie d’en commander pour le souper. Ce n’est qu’en lisant son message que je me suis rendu compte à quel point je m’étais vraiment ennuyée d’elle… Je l’ai appelée, on s’est donné rendez-vous pour souper à la maison, et on a passé une soirée géniale! On a pu rattraper le temps perdu, elle nous a montré des photos des enfants, elle a confirmé qu’ils ont toujours l’intention de revenir, et elle a même dit qu’elle essayerait de venir faire la course Terry Fox avec nous dimanche.

Parfois, il faut faire taire les voix négatives qui essayent de nous faire croire qu’on n’en vaut pas la peine, et il faut foncer un peu! Qui ne risque rien n’a rien. Quand on essaie un peu, parfois, les étoiles s’alignent juste comme il faut!

Maman

Mon fils m’a surpris hier soir:

- Maman, on dit maman (prononcé avec le “man” à la française, comme on proncerait “ment” du verbe “mentir”) mais les Québécois, comme Laure (une petite fille de sa classe), ils disent maman (prononcé avec le “man” à la québécoise, un peu nasal, presque plus proche de “mama”).
- Euh… oui… qui est-ce qui t’a parlé de ça?
- Madame A, mon professeur
- …

Je vais donner à Madame A, qui a un accent “français” et est sans doute d’origine nord-africaine, le bénéfice du doute. Elle n’a peut-être pas mentionné ça pour se moquer de la prononciation des Québécois. Peut-être qu’elle parlait juste des différences d’accent en général et que c’est un des exemples qu’elle a donnés. Ou peut-être même que c’est un des enfants “Québécois” de la classe (dont les deux parents sont Québécois et qui ont donc seulement le français comme langue maternelle) qui lui a demandé pourquoi elle prononçait “Maman” de cette façon là. Mon fils semble quand même en avoir retenu que la bonne prononciation était celle à la française, mais il a cinq ans et il ne fait donc pas dans la nuance.

Non, au bout du compte, ce que je trouve triste dans tout ça, c’est que mon fils ne s’inclut pas parmi les Québécois… Pourquoi le ferait-il, vous me direz? Justement, c’est ça qui me fait de la peine.

Les enfants de la télé

Une fois de temps en temps, quand Papa n’est pas là, je regarde une émission sur tou.tv., et c’est comme ça que j’ai découvert Les enfants de la télé. Comme je suis une grande nostalgique dans l’âme, ça m’a tout de suite accrochée. Je n’ai regardé que quelques émissions, surtout les spéciaux. Et je ne suis pas sûre que ça ait eu un effet positif sur ma santé mentale… Bien sûr, ça me fait m’ennuyer encore plus du Québec et de la culture à laquelle je ne participe plus vraiment. Mais ça me fait aussi me sentir vieille… si vieille!

Quand j’ai regardé l’émission spéciale sur les émissions pour enfants, j’ai trouvé ça tellement triste de constater à quel point tous ces acteurs étaient rendus vieux! Ils étaient pourtant si jeunes quand je regardais leurs émissions, et ce n’était pas il y a si longtemps il me semble! Mais oui, je sais. Vingt-cinq ou trente ans, c’est long. Ça paraît sur le visage de quelqu’un. Mais pour moi, il me semble que c’était hier! Et l’autre jour, j’ai regardé l’épisode sur les grands événements. Ce qui m’a frappée le plus, c’est la mort de Lady Di. J’avais 20 ans. Elle en avait 36. Pour moi, elle était déjà vieille : ses enfants étaient assez grands, elle était divorcée… Les rumeurs voulaient qu’elle soit de nouveau enceinte, mais je trouvais donc qu’elle était vieille pour avoir un autre enfant.

Mais voilà: j’ai 36 ans et je ne me trouve pas vieille. En fait, j’ai parfois du mal à me rappeler que je suis une adulte. J’ai encore l’impression d’avoir 20 ans la plupart du temps, et de ne pas avoir plus de réponses sur la vie que quand j’étais jeune adulte. Mes enfants sont encore jeunes, et même si je n’en veux pas d’autre, si je le voulais, je ne me trouverais pas trop vieille pour recommencer. Il y a 20 ans, je trouvais que 70 ans, c’était donc vieux, mais aujourd’hui mon père a 70 ans, et pourtant il n’est pas si vieux que ça! Je comprends très bien que c’est ma perspective qui change. Mais je sais aussi que quand je vais moi-même avoir 70 ans, je vais encore me trouver jeune.

Ce n’est pas tant que je sois triste de vieillir. Quand on a vu mourir une fillette de 5 ans, chaque année de plus devient en quelque sorte un cadeau précieux. C’est juste (!!!) que je ne veux pas mourir. Je sais que ça va arriver un jour, mais je ne peux pas me faire à l’idée. Quand on ne croit pas qu’il y a autre chose après la mort, comment peut-on se réconcilier avec l’idée qu’un jour, on ne sera plus? Alors même si j’essaye de profiter du temps qui passe, je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur de la fin de ma vie. Peur qu’elle arrive prématurément, mais peur aussi d’en avoir aussi peur à 90 ans qu’aujourd’hui.

Qui aurait cru qu’une simple émission de divertissement pourrait entraîner des questionnements aussi profonds?

Dix pour cent

Il y a de nombreuses années, mon employeur perdait ses employés les plus doués et les plus productifs, qui préféraient souvent les conditions du secteur privé. Pour mettre fin à cet exode des cervaux, il a envisagé un système de bonus qui permettait aux employés qui en font plus que ce qu’on attend d’eux de partager une partie des profits réalisés grâce à eux. A ma première année de travail, j’avais donc gagné un bonus de 12 000 $! Je n’en croyais pas mes yeux, ni mon compte en banque… Évidemment, c’était trop beau, et mon employeur a dès l’année suivante instauré un plafond : un employé pourrait obtenir un maximum de dix pour cent de son salaire en bonus.

Les années ont passé et les paramètres de calcul compliqués de cet incitatif ont changé plusieurs fois, mais grâce à ma vitesse naturelle, j’ai toujours, bon an, mal an, touché un dix pour cent supplémentaire sur mon salaire grâce au système. Sauf que celui-ci avait de nombreux problèmes. D’abord, certains employés se plaignaient que leur travail était plus difficile que celui d’autres employés, ce qui les désavantageait. Ensuite, les ententes de travail différentes, comme celle grâce à laquelle j’ai passé quatre mois chez un client cet été, ne permettaient pas de remporter d’incitatifs, ce qui pouvait en désavantager certains. Surtout, étant donné le calcul complexe en cause et la nécessité de bien documenter et vérifier les résultats obtenus, le programme coûtait cher, pas juste pour les bonus, mais aussi pour sa gestion.

Je n’ai donc pas été surprise d’apprendre, vendredi dernier, que mon employeur y mettait fin dès le prochain exercice. Nous sommes dans une situation financière très difficile, comme tout le monde. Nous sommes déficitaires. Mieux valait perdre ce programme que mon emploi. Je m’attendais à ce que ça disparaisse. Mais bien honnêtement, je n’avais jamais vraiment réfléchi aux conséquences que cela aurait.

Dès l’an prochain, donc, j’aurai en fait une diminution de salaire de 10 %. C’est sûr que ce n’était jamais garanti, que ça ne faisait pas réellement partie de mon salaire. Mais comme je l’obtenais chaque année, c’est de l’argent sur lequel je pouvais compter. Le bonus semblait toujours arriver à point au moment où on avait un mois difficile, ou bien quand on avait une grosse dépense ou des vacances à payer.

Le perdre ne nous mettra pas à la rue. Je reste très bien payée, mais puisque Papa travaille somme toute très peu et que le coût de la vie est particulièrement élevé à Vancouver, nous sommes loin d’être riches. Comme tout le monde, nous devons faire des choix, parfois difficiles, pour boucler notre budget. Ce n’est donc pas parce que j’ai perdu mon bonus que mes enfants n’auront plus trois repas par jour ou qu’ils vont porter des bottes trouées l’hiver prochain. Je suis consciente du fait que je demeure très privilégiée, par rapport au reste du monde et même par rapport à un très grand nombre de Canadiens.

Sauf que…. En cette période d’après-Noël que je trouve particulièrement difficile, loin de ma famille, loin de ma meilleure amie qui ira chercher sa fille dans deux semaines et que je ne serai pas là pour aider à son retour, en cette période où j’ai hâte d’aller voir les miens, je ne peux pas m’empêcher de penser que mon bonus payait – et amplement – mon voyage au Québec chaque année. Sa disparition ne m’empêchera sans doute pas d’y aller, mais elle nous obligera à faire des choix pour y parvenir.

Ce n’est pas la fin du monde. Je n’habite pas avec mes dix enfants dans une seule pièce, et je n’ai pas à faire dix kilomètre à pied pour aller chercher de l’eau.

C’est juste une mauvaise nouvelle.

Une petite fille au nouvel An

Je vous ai déjà parlé de ma meilleure amie, celle qui attend (im)patiemment de devenir mère depuis plus de cinq ans, depuis avant que Ti-Loup soit apparu sans crier gare dans nos vies. Quand je suis tombée enceinte, j’espérais tellement qu’elle tombe enceinte elle aussi sous peu pour qu’on ait des enfants du même âge. Mais non. Je peux seulement imaginer la déception qu’elle a dû vivre, mois après mois alors que moi, je grossissais mois après mois.

Trois ans plus tard, quand je suis tombée enceinte de Cocotte, elle avait entrepris des démarches en clinique de fertilité. Encore une fois, on espérait toutes les deux. Je comptais les mois : si ça fonctionne, nos enfants auraient seulement quelques mois de différence. Mais le nombre de mois augmentait, et ça ne fonctionnait toujours pas. Si moi j’étais déçue, imaginez elle (et son mari aussi, bien sûr, mais bon, c’est elle ma meilleure amie… lui est seulement un de mes meilleurs amis :-) !

Ils ont fini par se tourner vers l’adoption. Un autre paquet de démarches. Une étude psychosociale de leur couple, parce que n’importe quelle idiotte peut avoir une grossesse non planifiée (j’en suis la preuve vivante), mais il faut un diplôme de parent pour se charger d’un orphelin. Je comprends, bien sûr, on a tous mal au coeur quand on apprend qu’un enfant a été maltraité par sa famille adoptive. Les autorités doivent se prémunir contre la recherche de coupables qui s’ensuit toujours. Mais ça reste absurde quand on se retrouve dans cette situation. Ils ont donc franchi toutes les étapes, fait remplir tous les documents, certificat du médecin, vérification du casier judiciaire, lettres de référence d’amis et de parents… Ils sont passé de tracasserie administrative en paperasseries de toutes sortes, à la poursuite de leur rêve.

Ils allaient adopter un enfant chinois. Un enfant ayant des besoins spéciaux, un enfant qui n’était pas « parfait », pour que ça aille plus vite. Parce que quand ça fait six ans qu’on attend un enfant, on commence à trouver la grossesse pas mal longue. On leur a envoyé, un beau matin (ou était-ce un soir?) le dossier d’une petite vietnamienne. Une petite fille parfaite dans ses imperfections. Une petite fille qui n’était pas pour eux puisque ce n’était pas le bon pays et qu’elle avait déjà plus de deux ans. Une petite fille qui avait des problèmes aux yeux, une vision basse, choses qui pourront peut-être être corrigées, peut-être pas. Pile ou face. Une petite fille dont on ne leur disait que du bien, qui parlait déjà, qui interagissait avec ses compagnons et ses nounous, qui semblait en très bonne santé, à part les yeux, bien sûr. Une petite fille qui représentait tout ce qu’ils voulaient et tout ce qu’ils craignaient à la fois. Ils devaient décider tout de suite.

Ils ont dit oui. Les jeux sont faits, rien ne va plus! Ce n’était pas fini pour autant, oh non! Ils ont encore dû attendre pendant des mois. C’était leur fille, elle leur était promise, mais après toutes les déceptions qu’ils avaient vécu, ils ont dû avoir du mal à y croire avant de recevoir les papiers officiels. Ils devaient bien y croire, pourtant, puisqu’il fallait préparer son arrivée. Faire signer d’autres papiers, traverser d’autres épreuves (donne la patte, fais la belle)… Peinturer la chambre. Trouver des vêtements. Choisir un nom. Et, toujours, attendre.

Ils ont finalement obtenu tous les papiers. Ils n’attendent plus que la date de leur voyage, qui devrait avoir lieu à la fin du mois. Leur petite fille les attend, enfin, on lui a même montré leur photo. Et tout ce qu’ils entendent sur elle est positif. L’aventure n’est pas pour autant terminée: elle ne fait que commencer. Quand ils iront la chercher, leur fille viendra d’avoir trois ans. Elle aura déjà développé une bonne partie de sa personnalité, vécu certaines des années les plus formatrices de sa vie loin d’eux, dans un centre pour enfants handicappés, sans savoir qu’ils l’attendaient déjà et qu’ils rêvaient déjà d’elle à l’autre bout du monde. Elle devra tout laisser derrière pour partir avec ces deux personnes qu’elle va venir de rencontrer. Des gens qui ne ressemblent à rien de ce qu’elle a déjà vu. Qui parlent une langue différente, qu’elle ne comprendra pas. Qui ont une odeur différente. Qui ne mangent pas la même chose. Qui vivent dans un endroit tout blanc, elle qui n’aura jamais vu de neige. Qui voudront la couvrir d’amour. Les acceptera-t-elle?

C’est un grand pari qui se joue ici. Le pari d’une vie. Ils auraient pu décider de faire leur chemin sans enfant, de ne pas prendre la chance de se retrouver avec, à leur charge, cette personne dont on ne sait pas si elle arrivera à s’attacher à eux, ou si elle s’avérera aveugle au sens de la loi. Qui aura peut-être des difficultés d’apprentissage ou des problèmes de santé. Ils ont fait le pari que leur vie serait plus pleine avec elle, parfaite ou pas, que sans elle. Ils ont choisi de ne pas courir le risque des regrets.

C’est un peu ce que vivent tous les parents, au fond. Fois cent.

Je n’ai pas de mots pour dire à quel point je suis contente pour mon amie et son mari. Mais si je me permets d’être égocentrique, vous savez ce qui me fait le plus plaisir? Leur fille n’aura que huit mois de plus que Cocotte. Elles seront dans la même année scolaire. Ce ne sera ni de la façon qu’on l’espérait ni au moment où on le souhaitait, mais on aura finalement des enfants du même âge!

Retour des vacances.

J’ai beau avoir travaillé trois jours la semaine dernière, c’est aujourd’hui le vrai retour des vacances. Ti-Loup retourne à l’école (il avait très hâte vu qu’il n’a pas arrêté de chiâler qu’il aime juste aller à l’école pendant toutes les vacances et s’est fâché contre moi parce que je n’ai pas organisé de rencontre avec son amoureuse). Et pour notre dernière fin de semaine, nous avons décidé d’aller à la montagne samedi (photos à suivre).

On pensait aller faire de la raquette, mais on est arrivés trop tard et on était stationnés si loin qu’il nous aurait fallu une demi-heure de marche pour atteindre le début du sentier. On a donc changé nos plans et on a simplement joué dans la neige sur le talus qui borde la route où nous étions stationnés. D’où on était, au bas de la pente, on ne voyait pas les voitures stationnées ni la route. On était dans la forêt. Papa a tapé une glissade de neige sur le talus et on s’en est donné à coeur joie, sur les fesses (Papa et moi étions en pantalons imperméables plutôt qu’en pantalons de neige, c’est fou comme ça glisse vite!). Même Cocotte n’a pas cessé d’en redemander tellement elle s’amusait à glisser, et ce malgré la neige dans le visage et les culbutes.

Je m’ennuie de la neige. C’est une des choses qui me manquent le plus de ma vie au Québec (loin derrière ma famille, mes amis et la vie en français, mais bon, c’est quand même là). Les Québécois installés ici, pour la plupart, sont contents de s’être débarrassés de la neige et des tempêtes. Pas besoin de pelleter, et s’ils veulent jouer dans la neige, la montagne est à 30 minutes de voiture. C’est vrai, et c’est assez impressionnant quant on passe du niveau de la mer à la pluie battante pour monter dans la montagne et que, tout à coup, la pluie se transforme en neige. Mais ce n’est pas comme avoir la neige à la maison.

C’est sûr que je n’ai jamais eu d’auto au Québec. Je suis partie jeune adulte, je n’avais jamais eu de maison, donc rien à pelleter. Mais j’ai dû attendre l’autobus dans les bancs de neige et je me souviens bien de la douleur des extrémités qui dégèlent après avoir passé trop de temps dehors. Mais je me souviens surtout du plaisir de la neige quand j’étais enfant et je trouve ça vraiment triste de ne pas pouvoir faire vivre ça à mes enfants. Les matins de tempête quand on apprend qu’il n’y a pas d’école, ouvrir la porte de peine et de misère parce que la neige s’est accumulée devant, puis sauter dans le banc de neige, emmitouflés des pieds à la tête avec un foulard enroulé sur le front et les joues qui ne laisse dépasser que les yeux. Creuser des tunnels dans la neige. Se jeter en bas des bancs de neige avec ses amis. Rentrer les pieds gelés pour regarder Passe-Partout (comme le disent si bien les Cowboys fringants). Ou pour boire quelque chose de chaud.

Ça me manque, mais samedi au moins j’ai pu jouer dans la neige avec mes enfants. Un piètre remplacement, mais mieux que rien. J’ai montré à Ti-Loup à faire un ange dans la neige. Ça ma tellement ramenée en arrière que j’avais presque envie de pleurer. Et de voir Cocotte qui avait du mal à marcher avec sa grosse salopette de neige et ses bottes… Mais bon, ici, pas besoin d’un gros foulard, il faisait à peine un ou deux degrés sous zéro. Les enfants avaient quand même les joues rouges et les yeux brillants, et on a ri, on a ri!

Maintenant, je suis prête à retourner au travail. Ce qui m’inquiète, cependant, c’est que j’ai l’impression que c’est hier qu’on était allés faire de la raquette la dernière fois. Pourtant, tout un été a passé depuis. Et l’automne. Le temps passe si vite que je ne le vois pas passer. Noël est déjà derrière nous, un autre. Je me souviens de la première glissade de Ti-Loup sur la plage près de chez nous. Maintenant c’est le tour de Cocotte. Chaque fois qu’on vit une nouvelle expérience avec elle, ça me rappelle que mon bébé grandit et que bientôt mes enfants vont devenir grands. Raison de plus pour en profiter pendant que ça passe!

“La meilleure façon de se préparer un beau passé pour l’avenir, c’est de vivre pleinement le présent” Robert Jasmin, Le temps d’Alexandre