Une petite fille au nouvel An

Je vous ai déjà parlé de ma meilleure amie, celle qui attend (im)patiemment de devenir mère depuis plus de cinq ans, depuis avant que Ti-Loup soit apparu sans crier gare dans nos vies. Quand je suis tombée enceinte, j’espérais tellement qu’elle tombe enceinte elle aussi sous peu pour qu’on ait des enfants du même âge. Mais non. Je peux seulement imaginer la déception qu’elle a dû vivre, mois après mois alors que moi, je grossissais mois après mois.

Trois ans plus tard, quand je suis tombée enceinte de Cocotte, elle avait entrepris des démarches en clinique de fertilité. Encore une fois, on espérait toutes les deux. Je comptais les mois : si ça fonctionne, nos enfants auraient seulement quelques mois de différence. Mais le nombre de mois augmentait, et ça ne fonctionnait toujours pas. Si moi j’étais déçue, imaginez elle (et son mari aussi, bien sûr, mais bon, c’est elle ma meilleure amie… lui est seulement un de mes meilleurs amis :-) !

Ils ont fini par se tourner vers l’adoption. Un autre paquet de démarches. Une étude psychosociale de leur couple, parce que n’importe quelle idiotte peut avoir une grossesse non planifiée (j’en suis la preuve vivante), mais il faut un diplôme de parent pour se charger d’un orphelin. Je comprends, bien sûr, on a tous mal au coeur quand on apprend qu’un enfant a été maltraité par sa famille adoptive. Les autorités doivent se prémunir contre la recherche de coupables qui s’ensuit toujours. Mais ça reste absurde quand on se retrouve dans cette situation. Ils ont donc franchi toutes les étapes, fait remplir tous les documents, certificat du médecin, vérification du casier judiciaire, lettres de référence d’amis et de parents… Ils sont passé de tracasserie administrative en paperasseries de toutes sortes, à la poursuite de leur rêve.

Ils allaient adopter un enfant chinois. Un enfant ayant des besoins spéciaux, un enfant qui n’était pas « parfait », pour que ça aille plus vite. Parce que quand ça fait six ans qu’on attend un enfant, on commence à trouver la grossesse pas mal longue. On leur a envoyé, un beau matin (ou était-ce un soir?) le dossier d’une petite vietnamienne. Une petite fille parfaite dans ses imperfections. Une petite fille qui n’était pas pour eux puisque ce n’était pas le bon pays et qu’elle avait déjà plus de deux ans. Une petite fille qui avait des problèmes aux yeux, une vision basse, choses qui pourront peut-être être corrigées, peut-être pas. Pile ou face. Une petite fille dont on ne leur disait que du bien, qui parlait déjà, qui interagissait avec ses compagnons et ses nounous, qui semblait en très bonne santé, à part les yeux, bien sûr. Une petite fille qui représentait tout ce qu’ils voulaient et tout ce qu’ils craignaient à la fois. Ils devaient décider tout de suite.

Ils ont dit oui. Les jeux sont faits, rien ne va plus! Ce n’était pas fini pour autant, oh non! Ils ont encore dû attendre pendant des mois. C’était leur fille, elle leur était promise, mais après toutes les déceptions qu’ils avaient vécu, ils ont dû avoir du mal à y croire avant de recevoir les papiers officiels. Ils devaient bien y croire, pourtant, puisqu’il fallait préparer son arrivée. Faire signer d’autres papiers, traverser d’autres épreuves (donne la patte, fais la belle)… Peinturer la chambre. Trouver des vêtements. Choisir un nom. Et, toujours, attendre.

Ils ont finalement obtenu tous les papiers. Ils n’attendent plus que la date de leur voyage, qui devrait avoir lieu à la fin du mois. Leur petite fille les attend, enfin, on lui a même montré leur photo. Et tout ce qu’ils entendent sur elle est positif. L’aventure n’est pas pour autant terminée: elle ne fait que commencer. Quand ils iront la chercher, leur fille viendra d’avoir trois ans. Elle aura déjà développé une bonne partie de sa personnalité, vécu certaines des années les plus formatrices de sa vie loin d’eux, dans un centre pour enfants handicappés, sans savoir qu’ils l’attendaient déjà et qu’ils rêvaient déjà d’elle à l’autre bout du monde. Elle devra tout laisser derrière pour partir avec ces deux personnes qu’elle va venir de rencontrer. Des gens qui ne ressemblent à rien de ce qu’elle a déjà vu. Qui parlent une langue différente, qu’elle ne comprendra pas. Qui ont une odeur différente. Qui ne mangent pas la même chose. Qui vivent dans un endroit tout blanc, elle qui n’aura jamais vu de neige. Qui voudront la couvrir d’amour. Les acceptera-t-elle?

C’est un grand pari qui se joue ici. Le pari d’une vie. Ils auraient pu décider de faire leur chemin sans enfant, de ne pas prendre la chance de se retrouver avec, à leur charge, cette personne dont on ne sait pas si elle arrivera à s’attacher à eux, ou si elle s’avérera aveugle au sens de la loi. Qui aura peut-être des difficultés d’apprentissage ou des problèmes de santé. Ils ont fait le pari que leur vie serait plus pleine avec elle, parfaite ou pas, que sans elle. Ils ont choisi de ne pas courir le risque des regrets.

C’est un peu ce que vivent tous les parents, au fond. Fois cent.

Je n’ai pas de mots pour dire à quel point je suis contente pour mon amie et son mari. Mais si je me permets d’être égocentrique, vous savez ce qui me fait le plus plaisir? Leur fille n’aura que huit mois de plus que Cocotte. Elles seront dans la même année scolaire. Ce ne sera ni de la façon qu’on l’espérait ni au moment où on le souhaitait, mais on aura finalement des enfants du même âge!

4 thoughts on “Une petite fille au nouvel An

  1. Merci pour ce beau billet…

    Je sais que tu résumes sans aller dans le détail, mais je tiens à préciser que nous n’avons pas accepté d’avoir un enfant à besoins spéciaux que parce que ça va plus vite! C’est ce qui a fait qu’on s’est intéressé au programme, mais une fois bien informé, on a décidé qu’on était prêt à accueillir, aimer et guider un enfant un peu mal tricoté.

    En passant, je me suis fait demander mon âge tantôt et en le disant, et en réalisant que ça va changer bientôt, j’ai eu comme un choc… Jamais je n’aurais pensé avoir mon premier enfant à cet âge. Finalement, je vais avoir l’air de la même chose que les parents de mes élèves adoptées que je trouvais donc vieux…!!! :’( BOUHOUHOU!!!!!

    • Merci pour la correction! Et dis-toi que tu ne fais pas du tout ton âge – et ton homme encore moins, d’ailleurs. Vous n’allez pas avoir l’air de jeunes parents de 20 ans, mais vous faites beaucoup plus jeune que mon collègue qui a eu un bébé par FIV à 47 ans alors que sa femme en avait 42. Et puis, n’oublie pas qu’en fait tu as eu ta fille il y a trois ans! Tu étais alors beaucoup plus jeune – le même âge que moi quand j’ai eu Cocotte… Moi-même, j’ai eu Ti-Loup à 30 ans et les gens pensaient que je l’avais eu jeune, et j’ai l’impression d’être parmi les plus jeunes parents de sa classe. Non, avec la moyenne d’âge des parents qui augmentent, vous ne détonnerez pas du tout!

      En passant, je suis heureuse de constater que le gouvernement Harper n’a pas interdit l’adoption internationale d’enfants ayant des besoins spéciaux… Après tout, ce sont des “étrangers” qui vont coûter des sous au système de santé. Avec toutes les conneries qu’ils ont fait ces derniers temps, ça ne m’aurait pas trop surprise!

      • Il y a eu une série de 5 articles dans les journaux Québecors (journal de Mtl, de Qc et des hebdos régionaux) où le journaliste disait que nous surchargions le système de santé en adoptant des enfants à besoins spéciaux. Notre personne ressource pour notre dossier à l’agence avait accepté de répondre aux questions par rapport à l’adoption de sa fille adoptée avec une fente labiale-palatine et elle était tellement insultée de ce que le journaliste avait fait de ses réponses!!!
        Le pire, c’est qu’il y a chaque année entre 100 et 200 adoptions d’enfants à besoins spéciaux au Canada, dont certains n’ont pas besoin d’aucun traitement ou suivi particulier, soit parce que l’opération a été fait dans son pays d’origine, soit parce que la condition n’en nécessite pas (si l’enfant a une main déformée ou manquante, il n’y a pas grand chose à faire). Et souvent, les soins à recevoir sont aux frais des parents, comme de l’orthophonie, de l’orthodontie, des prothèses, dans notre cas, l’optométrie, etc. C’est donc complètement ridicule de dire que ces enfants à qui on donne la chance de vivre une vie épanouie, dans une famille aimante, dans une société ouverte et accueillante (en général) sont un fardeau pour le système de santé!
        Les fumeurs le sont beaucoup plus tant qu’à ça et on ne les pénalise pas! Et puis au total, je ne sais pas : ces enfants venant de pays sous-développés ou en voie de développement et notre pays faisant quand même d’énormes dons à ces pays, qu’est-ce qui revient le plus cher à long terme? Soutenir financièrement ces pays dont la population est trop pauvre pour s’occuper de leurs enfants à besoins spéciaux, ce qui veut dire des jeunes qui grandissent dans des conditions qui ne permettent pas leur bon développement ce qui les amènent à être des adultes qui manquent de ressources pour élever eux-mêmes leurs enfants, et donc c’est une roue qui tourne ou sortir quelques enfants de ces pays et les aider à avoir une meilleure vie…

        • En effet, ce ne sont pas ces 100 enfants qui doivent faire une grosse différence sur le budget pour la santé du pays, mais on sait bien que les politiciens – et peut-être aussi les journalistes – ne sont pas toujours logiques. Après tout, Katimavik, ça ne devait pas leur coûter si cher que ça non plus et ils ont quand même mis fin au programme!

          Tu parles de l’optométrie comme étant à tes frais, je comprends pour les lunettes, mais j’imagine que si votre fille a besoin d’une opération ça va être payé? Même les examens de la vue sont payés pour les moins de 18 ans, non? En tout cas j’espère, parce que sinon c’est sûr que ça pourrait vous coûter cher!

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