Dix pour cent

Il y a de nombreuses années, mon employeur perdait ses employés les plus doués et les plus productifs, qui préféraient souvent les conditions du secteur privé. Pour mettre fin à cet exode des cervaux, il a envisagé un système de bonus qui permettait aux employés qui en font plus que ce qu’on attend d’eux de partager une partie des profits réalisés grâce à eux. A ma première année de travail, j’avais donc gagné un bonus de 12 000 $! Je n’en croyais pas mes yeux, ni mon compte en banque… Évidemment, c’était trop beau, et mon employeur a dès l’année suivante instauré un plafond : un employé pourrait obtenir un maximum de dix pour cent de son salaire en bonus.

Les années ont passé et les paramètres de calcul compliqués de cet incitatif ont changé plusieurs fois, mais grâce à ma vitesse naturelle, j’ai toujours, bon an, mal an, touché un dix pour cent supplémentaire sur mon salaire grâce au système. Sauf que celui-ci avait de nombreux problèmes. D’abord, certains employés se plaignaient que leur travail était plus difficile que celui d’autres employés, ce qui les désavantageait. Ensuite, les ententes de travail différentes, comme celle grâce à laquelle j’ai passé quatre mois chez un client cet été, ne permettaient pas de remporter d’incitatifs, ce qui pouvait en désavantager certains. Surtout, étant donné le calcul complexe en cause et la nécessité de bien documenter et vérifier les résultats obtenus, le programme coûtait cher, pas juste pour les bonus, mais aussi pour sa gestion.

Je n’ai donc pas été surprise d’apprendre, vendredi dernier, que mon employeur y mettait fin dès le prochain exercice. Nous sommes dans une situation financière très difficile, comme tout le monde. Nous sommes déficitaires. Mieux valait perdre ce programme que mon emploi. Je m’attendais à ce que ça disparaisse. Mais bien honnêtement, je n’avais jamais vraiment réfléchi aux conséquences que cela aurait.

Dès l’an prochain, donc, j’aurai en fait une diminution de salaire de 10 %. C’est sûr que ce n’était jamais garanti, que ça ne faisait pas réellement partie de mon salaire. Mais comme je l’obtenais chaque année, c’est de l’argent sur lequel je pouvais compter. Le bonus semblait toujours arriver à point au moment où on avait un mois difficile, ou bien quand on avait une grosse dépense ou des vacances à payer.

Le perdre ne nous mettra pas à la rue. Je reste très bien payée, mais puisque Papa travaille somme toute très peu et que le coût de la vie est particulièrement élevé à Vancouver, nous sommes loin d’être riches. Comme tout le monde, nous devons faire des choix, parfois difficiles, pour boucler notre budget. Ce n’est donc pas parce que j’ai perdu mon bonus que mes enfants n’auront plus trois repas par jour ou qu’ils vont porter des bottes trouées l’hiver prochain. Je suis consciente du fait que je demeure très privilégiée, par rapport au reste du monde et même par rapport à un très grand nombre de Canadiens.

Sauf que…. En cette période d’après-Noël que je trouve particulièrement difficile, loin de ma famille, loin de ma meilleure amie qui ira chercher sa fille dans deux semaines et que je ne serai pas là pour aider à son retour, en cette période où j’ai hâte d’aller voir les miens, je ne peux pas m’empêcher de penser que mon bonus payait – et amplement – mon voyage au Québec chaque année. Sa disparition ne m’empêchera sans doute pas d’y aller, mais elle nous obligera à faire des choix pour y parvenir.

Ce n’est pas la fin du monde. Je n’habite pas avec mes dix enfants dans une seule pièce, et je n’ai pas à faire dix kilomètre à pied pour aller chercher de l’eau.

C’est juste une mauvaise nouvelle.