Ti-Loup et la lecture

Je me souviens à peine d’avoir appris à lire. La légende veut que je n’avais pas trois ans. Mes souvenirs se limitent à peu près à ma soeur qui m’apprenait dans un de ses anciens livres d’école qui parlait de Léo et Léa. Je me souviens de m’être fait chicaner par ma soeur après le premier jour parce que j’avais oublié les leçons de la veille. Ma mère m’a dit qu’après ce jour-là, elle a interdit à ma soeur de m’apprendre à lire (elle avait quoi, 10 ou 11 ans, on ne peut pas lui reprocher son impatience!). Puisque je m’obstinais à apprendre, elle m’avait montré elle-même. Je n’ai aucun souvenir de ce bout-là.

Je me souviens par contre de la maternelle. On avait évalué mon niveau de lecture à celui d’une enfant de deuxième année, et l’enseignante devait limiter le temps que j’étais autorisée à passer dans le coin de lecture, parce que c’est la seule chose que j’aurais faite si elle m’avait laissée faire. On pensait donc me faire sauter la première année, et à la fin de l’année je passais une moitié de ma journée dans la classe de maternelle et l’autre, dans une classe de première année. En maternelle, l’enseignante me faisait pratiquer ma calligraphie, déjà déficiente (ça ne s’est pas beaucoup amélioré avec le temps). Et l’année suivante, j’ai appris que je passerais directement en deuxième année. Je n’ai donc pas grand souvenir de l’apprentissage de la lecture comme tel. Il me semble que ça a dû se faire tout seul. Mais je me souviens du rapport privilégié que j’ai toujours entretenu avec les livres.

Je n’ai pas poussé mon fils à apprendre à lire. Je ne regrette pas mon parcours, mais je ne le souhaite pas nécessairement aux autres. Au secondaire, j’ai souffert d’avoir un an de moins que tout le monde et de finir quand même première de classe. J’aurais peut-être profité d’avoir des notes un peu moins bonnes et une vie sociale un peu plus remplie. Ma mère m’a aidée à aprrendre, mais c’est moi qui avais pris la décision : je voulais absolument savoir lire. Si mon fils m’avait dit la même chose, je ne lui aurais pas refusé mon aide. Mais il a toujours été content de jouer aux légos ou au hockey dehors et de me laisser lui lire ses livres de bibliothèque, alors je n’ai pas insisté. En maternelle, je l’ai aidé à lire les petits livres qu’on lui donnait, mais quand il avait du mal à déchiffrer certains mots, je n’insistais pas. Je ne voulais pas le décourager, et il n’était pas prêt à en faire plus.

Cette année, par contre, il apprend vraiment à lire. Les petits livres quotidiens sont un peu plus complexes, et il se débrouille très bien. Il doit dire chaque jour s’il a lu le livre seul ou avec de l’aide, et on s’obstine souvent sur la définition d’aide… J’essaie de lui faire comprendre que c’est normal d’avoir besoin d’aide quand on a six ans et qu’on commence à peine son apprentissage. Mais ce que je trouve le plus formidable, c’est qu’il veut lire! Comme il apprend à lire en français et qu’il habite dans un univers anglophone, il a du mal avec les panneaux, mais à table, il lit les étiquettes des aliments et me demande souvent de quel côté c’est en français. Ses livres préférés, ces temps-ci, ce sont les albums d’Astérix et Obélix. Quand je ne suis pas disponible pour les lui lire, il regarde les images, mais depuis une semaine ou deux, je l’entends lire certains mots, ceux qui sont écrits en très gros, les “Paf”, “Clang”, etc. Et c’est fou comme ça me réjouit!

En habitant ici, j’ai accepté le fait que mes enfants ne partageront pas exactement ma culture. J’essaie de la leur transmettre autant que je peux, mais ici l’anglais domine et je n’y peux pas grand-chose. Quand je vois mon fils essayer de déchiffrer un album d’Astérix, par contre, moi qui ai lu, relu et re-relu des albums d’Astérix, des Shtroumpfs, de Boule et Bill et de Tintin toute mon enfance, ça me fait quand même chaud au coeur. On a d’ailleurs acheté les dessins animés d’Astérix et Obélix durant notre voyage au Québec cet été, et Ti-Loup adore ça, malgré le caractère tellement primitif des dessins par comparaison aux émissions d’aujourd’hui. Comme on n’écoute pas beaucoup de télévision en général et que son “temps d’écran” passe plutôt en jeux vidéo (américains, bien sûr!), ce n’est pas comme ça que je vais lui transmettre ma culture. Je me rends compte que ce sera probablement par la lecture!

Enfin, j’espère…

 

Ti-Loup et les mots

Mon fils ne sait pas lire, mais il s’intéresse de plus en plus aux mots. Dans les petits livres qu’il rapporte de l’école, il déchiffre de plus en plus de mots (même si malheureusement il a plutôt tendance à deviner ce qui est écrit en regardant les images et en oubliant de regarder les letrtes). Il me demande souvent ce qui est écrit ici ou là, ou encore il regarde des emballages et me demande “où est-ce que c’est écrit concombre, maman?” Il vient de faire des cartes de Saint-Valentin pour les 16 autres élèves de sa classe et pour son enseignante, et il a copié leurs noms dans chaque carte en ne faisant qu’une seule erreur (il a oublié une lettre dans un des noms). Ses lettres sont loin d’être parfaites, mais pas une seule n’était à l’envers!

L’autre jour, dans le magazine auquel l’a abonné Grand-Maman, il y avait un mot-caché. Pas un mot-caché d’adulte, mais pas un jeu pour les enfants qui ne savent pas lire non plus: il contenait des mots comme reptile, serpent et anaconda, pour n’en nommer que quelques-uns. Sans écouter sa mère indigne qui lui disait que c’était un jeu trop difficile pour lui, il a repéré un premier mot dans la grille (écrit de gauche à droite et donc relativement facile à trouver). Il m’a demandé quoi faire. Je l’ai entouré pour lui et je l’ai rayé dans la liste. Il s’est mis à chercher les autres. Il a fini par tous les trouver, même ceux qui étaient écrits à l’envers. Il y en avait peut-être dix ou quinze. Il les a entourés lui-même sous ma supervision, parce que sinon il aurait probablement oublié quelques lettres ici et là ou oublié de rayer les mots. Mais sa persévérance m’a ébahie, et il a réussi à trouver la solution!

Il m’a aussi ramenée plus de trente ans en arrière, quand ma gardienne m’avait appris à faire des mots-mystères. Il faut dire que Mommy Ann, comme je l’appelais sans savoir ce que veut dire Mommy, aimait faire les mots croisés dans son journal. Elle aimait aussi regarder des “soaps” américains à la télé une bonne partie de la journée. Alors, probablement pour que j’aie quelque chose de tranquille à faire et que je ne la dérange pas, ou peut-être simplement parce que je le lui avais demandé, elle m’avait appris à faire des mots-mystères. Je ne sais pas quel âge j’avais, mais je ne pense pas que j’avais commencé l’école. Et c’étaient les mots-mystères du journal. Enfin, passons.

Hier soir, Ti-Loup m’a encore plus surprise. Il a reçu un autre magazine à l’école, dans lequel il y avait un petit mot-croisé d’enfant : une dizaine de dessins portant chacun un numéro, chaque numéro renvoyant aux cases où l’on doit écrire le mot, qui s’entrecroise avec un ou deux autres mots au plus. Il m’a demandé comment ça fonctionnait.

- Tu vois, le numéro ici? Ça veut dire qu’il faut que tu trouves quel est le mot, et tu l’écris dans les cases où il y a le même numéro. Alors ici, ce serait quel mot?
- Blocs?
- Je pense que c’est plutôt Légos…
(Je vérifie dans ma tête le mot qui croise, sans pointer du doigt ni dire quoi que ce soit qui puisse lui donner un indice.)
- Non, tu as raison, c’est bien “blocs”.
Et c’est là qu’il m’a jeté par terre. Il a pointé le mot qui croise, le numéro 5 (donc pas le mot suivant). Il a regardé l’image numéro 5, et il a déclaré:
- Oui, parce que le mot ici c’est “poupée” alors il faut qu’il y ait un “o” ici.

Je n’aurais même pas pensé qu’il puisse savoir qu’il y a un “o” dans “poupée” (je pense qu’il sait lire le son “on”, mais à part ça, les sons combinés qui ne font pas le même son que les lettres qui les composent, d’habitude il ne sait pas comment les lire). J’ai été extrêmement impressionnée. Je lui ai trouvé un crayon pour qu’il puisse écrire le mot, je lui ai demandé par quelle lettre “blocs” commençait, il a dit “l”, je lui ai donné une autre chance en prononçant le mot comme il faut, il a dit “bl”, et j’ai été déconcentrée par Cocotte qui voulait de l’attention. Quand je suis retournée voir Ti-Loup pour l’aider à trouver les lettre suivantes, il avait écrit “b-l-a-k”. C’était la première fois qu’il essayait d’écrire un mot tout seul en décodant les sons qui le composent. Pas tout à fait ça, mais un très, très bel effort!

Ben oui, je sais, il a de qui tenir… Mais la tête de cochon, ça, il la prend où?